Take Shelter, foudroyant d'émotions


Avec un passé lourd en récompenses, Take Shelter s'impose de festivals en festivals comme une claque qui touche un grand nombre de spectateurs, accumulant les trophées de meilleur film, meilleure réalisation, meilleur acteur, meilleure bande-son et autres prix célébrant des oeuvres risquées, personnelles et originales comme celle-ci. Alors oui, Take Shelter se révèle maintenant chez nous en France comme une perle de ce début d'année et le réalisateur Jeff Nichols, dont il s'agit du second film, frappe fort, très fort.

Pourtant, à la sortie de la salle, le sujet réel du film reste peu perceptible. Simple histoire de skizophrénie comme le suggèrerait la bande annonce, ou de tempête, voire d'apocalypse ? Des questions qui, peut-être, importent finalement peu. Jeff Nichols nous berce pendant deux heures de film au sein d'une famille modeste, simple et valeureuse. Le mari, interprété avec brio par Michael Shannon, dont le rôle fait écho à celui dans Bug de Friedkin, cherche à construire un abri pour la tempête à venir. Une oeuvre improbable qui se réalise peu à peu sous les yeux de sa femme à laquelle la douce Jessia Chastain, revenue de Tree of Life, prête alors ses traits. Un cocon familial idéal, un chien, une maison, une jeune-fille muette au centre de l'attention, tous les éléments sont alors en place pour qu'un subtil courant d'air vienne balayer les pions uns par uns et faire chanceler l'un d'eux dans la folie.


Tout commence par des cauchemars, une peur d'autrui, mais aussi une peur de la menace naturelle et céleste qui nous dépasse, problématiques auxquelles le personnage principal va répondre par l'enfermement, la méfiance, le repli vers le terrestre, et ce jusqu'à s'enfouir dans un abri devenu projet de vie à n'importe quel prix. C'est alors dans cet abri -dont un plan suggèrera d'ailleurs qu'il figure la lumière dans les ténèbres- qu'il sera amené à réfléchir sur sa situation, à se poser des questions sur lui et à envisager l'avenir selon les visions qu'il pense entrevoir. La vision en est-elle une ? La maladie est-elle héréditaire, reprenant par là-même un déterminisme cher à Zola ? Certaines questions seront vite balayées car le spectateur devra se faire sa propre idée. Jeff Nichols nous met toutefois sur la voie lorsque, face caméra ou presque, son acteur, observant le tonnerre, lance aux spectateurs "Suis-je le seul qui peut voir ça ?". 

Le réalisateur chercherait-il alors à dresser le portrait d'un homme qui, comme des milliers de spectateurs dont il n'est que le pendant cinématographique, craint son avenir ? Take Shelter peut ainsi se voir comme l'histoire d'un homme accablé par le pessimisme environnant et le bouleversement des choses, des bêtes, du temps, des êtres et des objets, qui pourrait advenir. Homme qui, en somme, comme nous, assiste à sa propre impuissance face à l'univers et qui n'a pour seul refuge que l'introversion en lui-même, pièce interne alors à comprendre et à agrandir pour y rester. Ou mieux, pouvoir y survivre en se positionnant comme hors du monde, le tout sous-couvert d'une lubie sécuritaire s'aggravant. Ceci d'autant plus que la tempête tant redoutée l'est car elle rendrait les autres fous, mettant ainsi à mal toute notion d'humanité car chacun s'entretuerait. 


Seule solution alors, se lancer dans ce symbolique voyage introspectif dans sa propre conscience, afin de, peut-être, trouver la clef pour s'en sortir. Jeff Nichols étale son histoire au sein de ce drame intimiste qui alterne les genres et fait progresser la petite famille pour mieux que l'on s'y attache. Tout est alors pensé afin d'amener le magistral dénouement, implacable.

En effet, les trente dernières minutes révèlent un jeu d'acteur véritablement saisissant, une bande-son gigantesque qui se mêle à une BO extrêmement belle et soignée, mystérieuse qui plus est. Tout ce qui se mettait en place depuis le début du film explose littéralement pour ne plus jamais retomber, on se retrouve prit dans une tornade émotionnelle rare et Take Shelter ne manque pas de nous achever sur une dernière séquence hallucinante. Le réalisateur suit alors la pente ascendante du film pour laisser éclater tout son talent et l'élégance de sa mise en scène dans cette fin inoubliable. Tout vacille entre ambiance oppressante à coup de plans serrés et de grandeur émotionnelle sans aucune vague excessive de sentimentalisme, vingt minutes de perfection cinématographique. Un climax colossal qui justifie donc l'attente, la lenteur et l'installation des choses précédentes.


Take Shelter, d'une durée de deux heures, se penche alors sur ses personnages pendant une longueur qui paraîtra pour certains interminable, pour d'autres intéressante. L'apocalypse n'est pas là où on le croit, tout se déroule ici autour d'un père de famille à la vie bien rangée mais dont le quotidien va ressortir transformé pour cause de tempêtes imaginaires ou réelles. Le film, s'il n'est peut-être pas le chef d'oeuvre proclamé de part et d'autre, n'en est pas moins un grand long-métrage marquant, superbe, vraisemblablement à ne pas louper, mais surtout à revoir pour encore mieux profiter de chaque subtilité. Et quand bien même il laisserait dubitatif, la claque du dernier quart mettra certainement tout le monde d'accord.


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3 commentaires: (+add yours?)

Cinephilia a dit…

Pour parler de chef-d'oeuvre, il faudra attendre un certain recul, et surtout si on en reparlera dans quelques années.

En attendant, c'est un beau coup de coeur, puissant et esthétique, dérangeant et captivant.

Enfin pour aimer le dernier quart d'heure, où la complexité du film est mise à nu, il faut déjà avoir apprécier tout le processus qui amène à cela. Sans quoi, on ne peut apprécier Take Shelter à sa juste valeur.

Matthieu.G a dit…

Pour te répondre, l'ayant vu deux fois, je peux te dire que la première fois, passée la première demi-heure des rêves je me suis monstrueusement emmerdé, cela n'empêche que j'étais effondré pendant les vingt dernières minutes, c'est explosif, et je me disais que "Bon, généralement, quand le film est lent et met en place des trucs pendant des heures, c'est pour un final gigantesque". Donc on peut très franchement apprécier le dénouement tout en s'étant ennuyé sur le reste

La seconde fois j'ai enfin compris l'intérêt du processus, c'est beaucoup mieux passé, je me suis ennuyé grand maximum 15 min sur tout le film. Mais il aurait pas perdu grand chose à peut-être couper un ou deux passages, même si je saurais pas dire lesquels sont à couper...

David Montarges a dit…

Dans un monde devenue mercantile, superficiel et irréfléchie ou chacun s’évite toutes analyse approfondie, il est difficile d'expliquer et comprendre ses ressentiments qui pousse celui qui en est frappé a se remettre en question et ou toutes certitudes vacille et ou plus que seul nous nous trouvons face a la critique de tous et a nous mêmes, nos incertitudes et nos craintes, pour au final essayer de comprendre les signes aperçu, se sentiment que le spectateur a après la première tempête le réconforte a se dire qu'il n’était au final que délirant passant une étape paranoïaque tel que sa mère le vécu 20-30ans plus tôt mais...., ce n'est pas le cas, tout ces pressentiments et déchirement personnel et familiaux, le conduisent lui et les siens a comprendre, "tel les animaux nous faisons partie d'un tout, la nature" et qu'il faut, dans la mesure ou nous conservons une autocritique et jugement juste remettre en question et comprendre ces-ses sens, que si ils sont en nous, ce n'est pas pour rien...!!!, la preuve dans les deux dernière minutes ou main tendu sa femme recueille qlqs gouttes d'huile tombant du ciel, "tel que décrit par Curtis dans ses premiers ressent aux allure délirante, et le sentiment, visage horrifié et horrifique de Curtis et sa femme de cette vision lointaine d’horreur a venir et de malheur soudain...!!!!. Superbe film...!!!.

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