Et mes fesses, tu les aimes mes fesses ?

 

Un coup de coeur. Le mépris, oeuvre connue et reconnue internationalement, à la fois grand livre d'Alberto Moravia (1954) et grand film de Jean-Luc Godard (1963), l'histoire d'un film qui se fait et d'un couple qui se défait comme on le présente souvent. Discorde dans un couple, réflexion sur l'Odyssée, mises en abyme multiples... Deux oeuvres admirables qui ont leur existence propre.

Le titre de mépris est bien plus adéquat que ne le serait la haine, il ne s'agit pas chez Moravia de souligner une opposition à l'amour mais bien plus de désigner l'indifférence portée à une personne, et donc ici le manque de considération d'Émilia envers son mari Riccardo qui grandit au fil des pages (les prénoms sont changés au profit de Camille et Paul dans l'adaptation). Le lecteur est alors plongé dans le situation de Riccardo, notamment dans le récit de Moravia qui n'est qu'états d'âmes successifs à la première personne entrecoupés de quelque dialogues avec son épouse, le producteur ou le metteur en scène. Le tout bien évidemment sublimé par la plume de l'auteur.

Alberto Moravia & Jean Luc Godard

Le mépris se voit alors comme l'histoire d'un mystère, celui d'un homme qui chercherait à résoudre l'énigme d'une flamme qui s'éteint, d'une femme qui n'étreint plus. L'énigme repose alors sur une épouse stable et résolue, obstinée à mépriser coûte que coûte, pendant que l'homme s'agite avec forces et convictions à essayer d'en obtenir les clefs, vainement. 

Emilia joue de ce mépris pour créer le désespoir, de par la douceur de sa voix, enchanteresse pourtant impénétrable. Violence ou amabilité ne serviront plus, l'épouse s'est fanée et n'éclora plus pour dévoiler ses mystères. Ainsi Riccardo constate cet amour qui faiblit et disparait, à un baiser qui ne se donne plus, à une présence qui se fait plus distante qu'autrefois. Chaque pas, chaque mouvement, chaque regard ou chaque mot n'est plus qu'attitude désinvolte dont il resterait à entrevoir le fond imprévisible.

Le livre de Moravia apparaît ainsi comme une lutte entre un homme déchiré par ses sentiments et ses intérêts professionnels, intérêt qui est celui d'un scénariste voulant écrire pour le cinéma mais dont le producteur côtoie sa femme, l'éloignant toujours plus de lui. Le mépris naît alors à mesure que le personnage principal accepte d'abandonner sa femme à son producteur, ceci afin de servir à son ascension littéraire qui lui permettrait de pouvoir financer le désir de possession de madame qui n'entrevoit son émancipation sociale que par l'achat d'une petite maison meublée bien entretenue.


Désormais, chaque geste qui préludait autrefois l'amour n'est plus qu'inattention désinvolte et froideur délicate. Dans cette schizophrénie des sentiments, le lecteur/spectateur doute quant à la fin de son amour et quant aux différentes causes possibles. Le livre est encore plus violent car Riccardo préfère voir sa femme morte que comme ennemie, le mépris étant perçu sans fondement. En résulte pour lui une grande injustice qui le pousserait presque au suicide pour gagner en attention. 

Capri comme destination est alors le dernier remède possible, car sans l'amour de sa femme, Riccardo ne réalisera pas le scénario du film sur lequel il est censé travailler. Le long-métrage se fera si relation positive il y a, ou bien ne se fera pas. Émilia apparaît ainsi au centre de tous les enjeux passionnels et intellectuels. 

Ulysse et Pénélope de Francesco Primaticcio, 1550

L'odyssée d'Homere, dans l'oeuvre de Moravia, est vue de façon psychologique. Ulysse ne serait que l'histoire d'un homme qui aime sa femme mais n'en serait pas aimé en retour, et qui n'aurait alors de cesse d'inconsciemment retarder son voyage afin d'éviter d'affronter le mépris de Pénélope. Allusion directe au couple principal, première mise en abyme. Cette vision de l'oeuvre d'Homere est portée par Rheingold, interprété par le virtuose et réel cinéaste Fritz Lang (M le maudit, Métropolis...) dans l'adaptation, seconde mise en abyme. Le producteur, lui, ne voit que le côté spectaculaire, espérant scènes de nudités et choses éblouissantes. La situation de Godard y fera d'ailleurs écho puisqu'il se verra dans l'obligation d'exploiter le potentiel physique de son actrice dont le producteur américain souhaitait absolument voir le cul. Triste situation.

On choisit donc de se pencher sur le drame intérieur d'Ulysse. L'histoire ne serait non plus celle de la découverte épique de la méditerranée mais le drame d'un homme moderne en proie à des contradictions. Opposition entre l'art et le spectaculaire, entre la grandeur d'un sujet qui se déroule au travers de simples regards et gestes. Le Mépris offre des contrastes saisissants. Ulysse est la civilisation et Pénélope la barbarie, Ulysse est intellectuel et Pénélope traditionnelle. Le tout est bien sûr un miroir du couple principal. Et le cinéma, ou plutôt ce film qui se crée, en est l'épopée interminable. Pourquoi Ulysse combattrait pour rejoindre Pénélope si elle ne l'aime plus ? Pourquoi Riccardo travaillerait-il si Émilia le méprise ?


Godard dans son film met en image l'adaptation du livre et le film du livre également, il se réapprorie totalement le sujet et l'exploite plus profondément pour en livrer une réflexion sur le cinéma. L'oeuvre peut aussi se voir comme la condamnation de l'indifférence, l'homme oeuvrant et se mouvant en vain autour d'un élément insatisfait. Brigitte Bardot interprète avec maestro cette femme fatale, errant dans le paysage, libre et envoûtante, sexuelle comme sensuelle, amoureuse ? Méprisante.

La musique de George Delerue joue le rôle de leitmotiv venant rythmer chaque séquence et lui insouffler une touche de poésie ou en contempler la tragédie. La réalisation de Godard vient alors sublimer ces éléments déjà vainqueurs et leur apposer une maîtrise esthétique parfaite.


Cinéma, littérature, musique, technique, sculptures et tableaux... La boucle est bouclée. Les deux oeuvres unissent les arts autour d'une intimité partagée avec le spectateur/lecteur. Le mépris se lit, se voit, et n'a nul besoin d'être compris pour être aimé. Silenzio.


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"Durant les deux premières années de mon mariage, mes rapports avec ma femme furent, je puis aujourd'hui l'affirmer, parfaits. Je veux dire que pendant ces deux années l'accord complet et profond de nos sens s'accompagnait de cet obscurcissement ou, si l'on préfère, de ce silence de l'esprit qui, en de telle circonstances, suspend toute critique et s'en remet à l'amour seul pour juger la personne aimée. Emilia me semblait absolument sans défauts et je crois que je paraissais tel à ses yeux. Ou peut-être voyais-je ses défauts et voyait-elle les miens, mais, par une transmutation mystérieuse due à l'amour, ils nous semblaient à tous deux non seulement pardonnables mais en quelque sorte aimables, comme si au lieu de défauts ils eussent été des qualités d'un genre particulier. Bref, nous ne nous jugions pas : nous nous aimions. L'objet de ce récit est de raconter comment, alors que je continuais de l'aimer et à ne pas la juger, Emilia, au contraire, découvrit ou crut découvrir certains de mes défauts, me jugea et, en conséquence, cessa de m'aimer."

3 commentaires: (+add yours?)

Alex Torrance a dit…

Probablement le plus beau drame romantique, le meilleur film de Godard, dôté du meilleur générique de l'histoire du cinéma. Pour ma part, en tout cas. Bonne chronique !

Matthieu.G a dit…

Mon Godard préféré également, et de loin. Son plus grand public, son moins pompeux, son moins chiant.

Puis la BO quoi.

L'Aigle de Fleurines a dit…

Tu la trouves jolie ma boite à outils ?

http://guygarcin.wordpress.com/procedures/

Et mes procédures, tu les aimes mes procédures ?

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